TÉMOIGNAGE/ Femme souriante, instruite (et voilée), je cherche un taff

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Ami de tous bords, de toutes rives, de tous horizons, si la cause humaniste t’est chère, alors ce texte est pour toi. Je te l’adresse afin que tu puisses te représenter, concrètement, la discrimination que dénoncent, plus que jamais, les musulmans de France à leur endroit.

Je suis Française, j’ai les yeux bleus, je suis instruite et souriante, je passe plutôt bien, seulement voilà : je porte le voile (un gentil voile tout léger, tout fleuri, qui ne cache en rien mon visage). Et je cherche un taff.

Voilà ce à quoi j’ai été confrontée.

1-Première expérience : « Il y a peu de chances que ça passe »

 

Je me suis rendue au Service d’accueil familial de Paris, m’entretenir avec la responsable, en vue d’obtenir un agrément d’assistante familiale, c’est-à-dire accueillir chez moi, à l’année et tous les jours, un enfant en difficulté.

Pour avoir plusieurs amies qui exercent ce métier, je peux vous dire que c’est loin d’être une sinécure, ces enfants étant quasi-systématiquement touchés par de graves troubles psychosomatiques, du genre retard de croissance, boulimie, incontinence, violence. Et vous êtes payée le smic.

C’est donc tout sauf une bonne planque, plutôt un dévouement. Bien.

Mon interlocutrice me reçoit, me considère et immédiatement me dit :

« Vous êtes trop couverte, ça ne va pas être possible. »

Apparemment le mot « couverte » est aux filles voilées ce que l’expression « personne de couleur » est aux Noirs : la jolie formule d’une belle hypocrisie.

Recaler des volontaires pour un tissu

Je suis au courant des lois anti-nounous, je m’y attends. Mais je tombe de haut quand, après lui avoir assuré que je suis prête à enlever ce bout de tissu apparemment si inconvenant, pour entrer dans les locaux (dans lesquels les assistantes familiales doivent se rendre une fois par mois pour faire le point sur l’état de l’enfant), elle me répond, presque gênée, que malgré cette bonne volonté, « ça ne passera pas. »

J’ai pourtant des arguments :

  • « J’habite le Ve, le quartier des meilleures écoles, n’allez vous pas considérer cette opportunité unique pour un enfant défavorisé ? »
  • « Si, à l’inverse, vous aviez un enfant musulman à placer dans une famille chrétienne, vous en empêcheriez-vous ? »
  • « Vous êtes en forte demande, beaucoup d’enfants attendent d’être placés par manque de disponibilité, et vous vous permettez le luxe de recaler des volontaires pour une histoire de tissu ? »

Dans ma déconfiture, cette dame avait au moins le mérite d’être encline à la discussion. Elle reconnut la pertinence de ces oppositions, et admit même que ce n’était pas « logique », mais que cela « venait d’en haut » c’est à dire « du département », c’est à dire de Paris…

« Envoyez votre dossier quand même »

Malgré tout très aimable, la responsable conclut :

« Envoyez votre dossier quand même, mais je préfère vous prévenir, il y a peu de chances que ça passe. »

Franchement je n’ai même pas essayé, sachant que, pour obtenir cet agrément, des assistantes sociales/psychologues viennent chez vous inspecter votre vie et vous faire passer des entretiens, certains à l’improviste, pendant six mois. Si c’est pour qu’on me le refuse de toutes les manières, ce n’est pas la peine de se causer, mutuellement, tant d’embarras.

Manifestement, la République gorge ses enfants d’une liberté bien conditionnée, et considère pour ses orphelins, qu’ils n’ont rien de mieux à téter que la sève de la laïcité !

2-Deuxième expérience : « Le problème, c’est vos convictions »

 

Quelques mois plus tard, il fait beau, je me balade à Paris, rue Mouffetard, et je vois chez un glacier italien super bon bio et beau dont je suis une habituée fidèle à ses cônes en forme de fleur, qu’il recherche des saisonniers. Je me dis que bon, j’ai besoin de sous, c’est juste pour l’été, c’est à cinq minutes de chez moi, et qui sait, je pourrai peut-être me faire payer des heures supp’ en cornets quatre parfums.

J’ai évidemment la conscience qu’il y a peu de chances pour que je puisse garder mon voile, mais la vendeuse porte une casquette avec son uniforme, et je me dis que ça peut le faire.

D’ailleurs elle est super sympa, on parle une bonne demi-heure, elle me décrit le patron comme un jeune « super cool », « super gentil » et comme à aucun moment elle objecte que je porte le foulard, je me dis que ça « smell good », soit en bon français : « Yes papa ! »

« Ça va pas être possible »

Je postule donc et reçois un rendez-vous par texto (vraiment très cool, le patron !) et j’y vais, confiante, légère, pimpante.

J’arrive dans la boutique, la serveuse est là, entourée de trois apprentis qui se forment à la boule en fleur (toute une technique !), et je suis bientôt rejointe par deux jeunes qui vont, eux, commencer leur initiation aujourd’hui. Ambiance très bon enfant, ça sent bon le printemps.

On attend quelque peu, la serveuse, décidément très sympa, appelle le boss sur son portable et le sermonne presque, tout en le tutoyant, de nous faire attendre. C’est vraiment la maison du bonheur !

Et le voilà qui vient ! Pétaradant sur son scooter, nous abordant d’une galéjade, serrant la main, tout sourire, aux deux futurs apprentis… Mais moi, il me toise, et me lance un très chaleureux :

« Oui ? .. » Ça doit être la politesse à l’Italienne, pas de superflu, venons-en direct aux faits ! Moi, genre ultra pro :

« Sophie Machin, nous avons rendez-vous. »

Et là, tout s’arrête, la mélodie du bonheur, le bruissement des fleurs, et sonne la traviata, et résonne le glas.

D’un doigt qu’il agite tout autour de sa tête, ostensiblement, il désigne mon faîte. Et fredonne cette sentence, au goût déjà si rance :

« Ah non, mais là, ça va pas être possible. »

Deuxième soufflet. Il fait soudain chaud chez le glacier.

« Pas l’image de la boutique »

Comme ça, sans discussion préalable ? Au milieu des cinq apprentis, de la serveuse, et d’un couple de clients, tous spectateurs impromptus, qui n’en perdent pas une miette ? Je ravale ma fierté, et tente de discuter :

« – Pourquoi ?

– Pas l’image de la boutique !

– Pourtant vous êtes dans une zone très touristique, cela pourrait être un plus pour votre image.

– En quoi ? [ton plus qu’incrédule]

– En affichant votre ouverture d’esprit, votre pluralisme. [Oui, je sais, ce n’est pas la fonction première d’un glacier, mais bon fallait bien que je trouve un truc...]

– Désolé, mais non ! »

Bon, là je rends les armes, ok je vais la mettre ta casquette, j’ai besoin de bosser, arrêtons de s’afficher :

« Très bien, je comprends, écoutez si vraiment c’est impossible, je suis prête à l’enlever, on peut s’arranger. »

J’aimerais juste qu’il daigne me recevoir dans son bureau au lieu d’exposer mon cas à toute la boutique !

« – Non, non, ça ne marchera pas, désolé !

– Mais je viens de vous dire que j’étais prête à l’enlever !

– C’est pas ça le problème, le problème c’est vos convictions. Donc laissez tomber. »

« J’ai l’habitude, quoiqu’il en soit »

Voilà. Le mot est lancé. La chose est dite. Texto, en moins d’une minute trente de conversation, cet homme jeune, dynamique et souriant me refoule, moi, et toutes celles qui me ressemblent. Il fait fi de ma personnalité, fi de nos aptitudes, fi de notre bonne volonté, un mur s’est opposé à toute collégialité.

J’ai de l’amour propre, et je ne vais pas crier. Autour tout le monde écoute, autour tout le monde se tait. Je vais juste t’afficher, sur ton mur de la honte. J’arbore mon plus grand sourire :

« Ah… Donc c’est vraiment de la pure discrimination ! »

Je n’ai jamais aussi bien articulé, je crois, de mot de toute ma vie. Et l’autre de s’empaffer, bien droit, sur sa connerie :

« – Pas du tout, mais si vous pouviez l’enlever, fallait pas venir avec, c’est tout !

– Figurez vous que je me suis dit, on ne sait jamais, je vais peut-être tomber sur quelqu’un de tolérant.. »

Il se la ramène moins, il a compris que j’introduisais un concept à risque, la discrimination étant censée être un délit, ses clients étant tout ouïe, on ne sait jamais qu’un dangereux activiste humaniste traînerait dans les parages..

Mais il persiste : « Désolé. »

Pas autant que moi, c’est sûr. J’espère qu’il n’en pleurera pas la nuit, au moins. Puisqu’il fallait bien que je parte la tête haute et que je me trouvais être la mire d’une poignée de sans-voix, je ne pouvais partir, sans au moins un éclat. Je lui assenais, tragique et solennelle (en en rajoutant des tonnes, bien évidemment) :

« J’ai l’habitude, quoiqu’il en soit. »

Si j’avais eu une cape, je l’aurais fait voler, pour bien signifier la majesté dans laquelle je me drapais. J’ai juste tourné mes talons plats, et je suis rentrée chez moi.

C’est le mur qui m’a heurtée

Je suis partie mi-rieuse, de cette petite scènette, mi-pleureuse, du fait que l’on me rejette.

Pourtant je m’en foutais de ce taff, je n’ai pas fait cinq années d’études acharnées qui ne me servent à rien, je n’ai pas d’huissiers qui tambourinent à ma porte, et je n’ai jamais eu comme vocation de servir des glaces !

C’est pas ça, c’est le mur. C’est le mur qui m’a heurtée.

C’est cette injustice sourde, et ce déni violent de ce que je suis, à l’aune d’un peu de coton, qui m’ont donné envie de pleurer.

Je me suis imaginée toutes celles qui ont dû vivre la même situation, mais qui, en plus, mettent leurs vies dans ces entretiens d’embauche. Je me suis imaginée ce qu’elles avaient pu ressentir, et comment elles doivent en être meurtries.

On nous assène que ce voile, c’est un carcan. Mais ce sont eux qui nous asservissent.

On nous oppose qu’un foulard, c’est une prison. Mais ce sont les autres, qui nous y enferment.

On nous affirme que ce signe ostentatoire, c’est du prosélytisme, mais ce sont nos détracteurs, qui nous imposent leurs vues.

Comment on vit dans une société qui vous crache au visage

Il y a quinze ans, mes copines Noires me racontaient déjà ce genre d’histoires.

Toutes ces Martine, Carine ou Véronique, aux prénoms bon teint, mais aux couleurs trop vives, à qui l’on a forcément déjà dit, quand la rencontre se fait, pour un boulot, ou un appart :

« Ah… Mais vous ne m’aviez pas dit que vous n’étiez pas Française… »

J’ai pensé fort à elles aussi, parce que dans la nécessité, il nous serait, à nous les voilées, toujours possible de l’enlever, ce bout de tissu si décrié. Mais quand on est rejeté pour sa couleur de peau, qu’est-ce qu’on fait ? A quoi est-ce qu’on pense ?

Comment on continue à vivre, serein et tranquille, dans une société qui vous crache au visage ? Sans garder ni haine, ni faire d’amalgame ?

A toutes celles qui dérouillent aujourd’hui, à tous ceux qui ont souffert hier, je vous tire mon chapeau bas, du plus haut de mon respect.

« Si les choses se passent mal, c’est que probablement ce n’est pas la fin de l’histoire. » [Proverbe brésilien]

Safiyya Bint Jean-Louis | Riveraine / RUE89

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