Mouammar Kadhafi contre son peuple

Le colonel Mouammar Kadhafi avait été le seul dirigeant arabe à reprocher publiquement aux Tunisiens d’avoir chassé Zine El-Abidine Ben Ali, le 14 janvier. Le responsable libyen se doutait bien que le vent de liberté qui se levait à l’ouest de Tripoli n’annonçait rien de bon pour sa Jamahiriya, “l’Etat des masses” institué en 1977 pour recouvrir d’oripeaux exotiques les rouages d’une authentique dictature.

Ce sont ces rouages, grippés, qui craquent aujourd’hui. Vieillissement d’un système, emprise exclusive d’un clan familial au sein d’un complexe système tribal, perspective de succession patrimoniale, captation de la richesse pétrolière nationale gaspillée dans des projets aussi spectaculaires qu’absurdes : le bilan de quatre décennies de pouvoir absolu, ponctué par des tentatives de sédition écrasées sans ménagement, est éloquent.

Les mêmes maux conduisant aux mêmes effets, après Zine El-Abidine Ben Ali et Hosni Moubarak, le Guide libyen lutte désormais pour sa survie. Mais la situation à Tripoli est doublement singulière – et inquiétante. Cela tient d’abord à l’opacité d’un régime encore très mal connu et dans lequel aucune force ni aucune institution, pas même l’armée, ne semble en mesure de servir de socle à la construction d’un après-Kadhafi. Ce vide prévisible ne saurait, cependant, justifier le statu quo..

La spécificité libyenne découle aussi des rôles successifs joués auprès de l’Occident par le doyen des dictateurs arabes en exercice. Il y a encore trois décennies, la révolte libyenne aurait été accueillie avec une immense satisfaction en Europe, comme aux Etats-Unis.

C’était l’époque où M. Kadhafi, parrain et financier du terrorisme international, jouait comme personne d’une capacité de nuisance sans frontières. L’époque où les Etats-Unis bombardaient la Libye et où la Jamahiriya figurait en très bonne place sur la liste des Etats voyous. L’époque, aussi, où Saddam Hussein était considéré comme un rempart face à la République islamique d’Iran.

Il y eut ensuite une manière de passage de témoin entre les deux figures emblématiques des dictatures pétrolières arabes. Le colonel Kadhafi opéra un habile revirement. Le renoncement à des programmes militaires de destruction massive, nucléaire compris, fin 2003, puis le règlement du contentieux lié à l’attentat de Lockerbie de 1988 ouvrirent la voie à une grande réconciliation avec les Etats-Unis, puis les Européens.

La coopération des services de Tripoli à la “guerre contre le terrorisme”, autant que la solvabilité du marché libyen et le contrôle de l’immigration africaine vers l’Europe : tout justifiait de ne pas se montrer trop regardant avec le mode de gouvernement du colonel Kadhafi. S’il restait insaisissable et incommode, comme Nicolas Sarkozy en fit la cruelle expérience lors d’une mémorable visite d’Etat, en décembre 2007, le Guide, supposé assagi, était présenté comme un mal nécessaire. Dans ce tableau ne manquait que la voix des Libyens. C’est elle qui s’exprime désormais. Et qu’il faut soutenir.

Article paru dans l’édition du 23.02.11


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